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Le bonheur est dans le pré – Récit de notre workaway en Slovaquie

Par le 21 août 2016

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Autostop en Slovaquie : des paysages au compteur

autostop-slovaquieOn laisse la République tchèque dans notre dos et la Slovaquie nous ouvre ses bras. Malgré un grésil qui nous lacère le visage, le stop n’a jamais aussi bien marché que dans cette contrée verte et vallonée. Les automobilistes semblent faire une course et nous leurs servons de relais. Il arrive même que nous n’ayons pas le temps de sortir d’une voiture que la suivante nous attend déjà la porte arrière ouverte, le coffre dégagé pour laisser la place à nos sacs, le moteur ronronnant. Nous parcourons ainsi les 547 km qui nous séparent de notre prochaine étape toutes brides abattues.

En route, les nuages se dispersent et le soleil finit par prendre le dessus. Les merisiers nous saluent de leurs parures fleuries, le printemps s’annonce en entraînant avec lui une explosion de couleurs dans les tons blancs, roses et fushias. Les derniers conducteurs à nous prendre sont un jeune couple très charmant. Elle, architecte, lui sculpteur, ils habitent dans la même commune que les fermiers chez qui l’on s’apprête à faire notre premier workaway et décident de nous conduire directement jusque chez eux. On s’enfonce dans une vallée verdoyante, des prairies se partagent l’espace avec des bosquets de résineux, et des petits ruisseaux dévalent en pente douce des pâtures dans lesquelles quelques vaches finissent de ruminer dans un bain de soleil : le mot bucolique prend ici tout son sens.

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Dobra Luka : un nom qui lui va si bien

Dobra Luka (« le joli pré » en slovaque) nous voit débarquer les yeux pétillants à l’idée de passer les deux prochaines semaines dans un lieu aussi enchanteur. ferme-workaway-slovaquieCette ferme a quelque chose de tolkienesque. Avec ses airs de Comté, même Frodon s’y sentirait chez lui : une roulotte bleue trône au sommet d’un tertre, tandis qu’une autre jaune moutarde attend patiemment sous les pommiers en fleurs qu’on veuille bien lui fixer son conduit de cheminée. Deux moutons dodus nous passent sur les pieds sans même lever les yeux, suivis par une chèvre accompagnée de ses deux chevreaux cabriolants et un défilé de poules qu’un coq haut sur pattes surveille du coin de l’oeil. Des lapins dans leur clapier profitent d’un rayon de soleil pour sortir s’allonger dans le foin et des cochons jouent de leurs groins dans leur enclos. Tout ce joyeux bestiaire évolue dans un ancien corps de ferme, rénové en pierres de taille apparentes et grange en bois.

Un labrador vient à notre rencontre en frétillant de joie, bientôt rejoint par le fermier, moins frétillant mais l’air tout aussi sympathique. Mark nous accueille avec sa bonhommie naturelle : le regard doux, un petit sourire au coin de la bouche, une salopette trop petite; il va de pair avec le paysage et respire la sérénité. Il nous sert un café puis nous indique où poser nos affaires : une caravane à l’orée d’un pré, avec pour voisins Hanes et Hany, un cheval de trait de 900 kg, aussi placide que son propriétaire, et un petit poney qui lui colle au train. On s’y sent déjà bien.

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La lune commence à pointer son nez à l’horizon, nous accompagnons notre nouvel hôte dans sa tournée des mangeoires : deux louches de granulés pour les lapins, une demi gamelle d’avoine pour les volailles, trois grandes louches de son avec de l’eau et les déchets organiques de la journée pour les cochons, et des croquettes pour les chats et le chien. Ce ballet culinaire sera notre chorégraphie quotidienne, matin et soir. Une fois cette tâche accomplie, Mark nous invite à le suivre chez lui pour le repas du soir. Au moment de passer la porte, on entend de drôles de cris à l’intérieur et un petit cochon rose et noir déboule en grognant entre nos jambes pour nous faire remarquer qu’on a oublié de lui servir sa gamelle. C’est ainsi que nous faisons la connaissance d’Hélorie, le cochon de compagnie et la princesse caractérielle des lieux. Une fois sa pâtée engloutie, madame s’en va se coucher dans son panier à côté de la cheminée, elle s’endort, repue et ronflante. Nous pouvons alors nous mettre à table.

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La vie au bout du pré

Après un repas copieux pris au coin du feu, nous sortons lampes à la main pour rejoindre notre caravane. À l’intérieur ça pèle, un vrai frigo. Nous gardons nos vestes et tournons le bouton du chauffage d’appoint pour le mettre en marche, ouf, il fonctionne. L’atmosphère ne met pas longtemps à se réchauffer et on commence à ôter les couches de vêtements une par une quand les murs et le plafond se mettent à grouiller. Surpris, on se rapproche pour voir de plus près ce qu’il en est de cette masse mouvante… Des dizaines, des centaines de coccinelles, des jaunes, des rouges, des noires, ont élu domicile ici pour passer l’hiver au chaud. Nous les chassons à grands coups de balayette mais elle reviennent sans cesse à la charge, rien y fait, il en sort de partout. On se dit toutefois que l’on a de la chance, ça aurait pu être des puces ou des cafards. Néanmoins, une coccinelle perchée sur une fleur au milieu d’un champ par une belle journée ensoleillée mérite bien son surnom de créature du Bon Dieu, mais quand plusieurs de ces garces ont choisi ton lit, et toi avec, comme terrain pour leur ballade nocturne ; quand le matin tu te lèves, les yeux encore lourds de fatigue et que tu en retrouves dans ton café, ton caleçon, tes cheveux… ces insectes n’ont alors plus rien d’angélique et tu te surprends à vouloir mettre le feu à la caravane pour faire flamber tous ces petits démons.

Mais la guerre se fera plus tard, il est l’heure de se mettre au travail. ferme-slovaquie-chevreLes animaux trépignent en nous attendant. Une fois toutes les auges remplies, notre prochaine mission consiste à traire Henrietta, la chèvre, qui va bientôt finir par se marcher sur les mamelles tant celles-ci sont pleines. Louise se lance la première, attrape un pie et se met à le presser, mais rien ne sort. Elle ne doit pas le serrer assez fort, peut-être par compassion féminine… Mark lui dit de ne pas avoir peur de lui faire mal et que c’est même un soulagement pour elle que de la traire. Louise se remonte alors les manches, empoigne les mamelles à pleines mains, presse plus fort, la chèvre bêle et le lait finit par sortir. Après l’avoir filtré, on s’en sert chacun un verre pour le petit déj, accompagné de deux tartines de confitures et d’un bol de café. Bien réveillés cette fois, on passe le reste de la matinée à vernir des planches qui serviront à la rénovation d’une roulotte. On a l’impression d’avoir tout juste commencé quand Mark nous appelle pour aller manger, 5 heures se sont déjà écoulées, on ne les a pas vu passer. L’après midi on met encore un peu la main à la pâte, puis on profite de notre temps libre pour visiter la ferme plus en profondeur et apprendre à mieux connaître les animaux.

Après cette journée de labeur, nous réalisons que nous sommes slovaquie-zajezova-caravaneplutôt chanceux d’être tombés ici pour notre première expérience workaway de ce tour du monde : le travail est plaisant, les lieux enchanteurs et notre hôte plus que sympathique. Toutefois, c’est non sans une certaine crispation que nous retrouvons le soir nos colocatrices, et on va se coucher sans leur souhaiter bonne nuit. Mais les jours qui suivent, nous apprenons finalement à cohabiter avec elles et une sorte d’accord semble avoir été passé entre nous : on ne les chasse plus, on leur laisse la caravane la journée et elle nous foutent la paix pendant qu’on dort. Ça paraît fonctionner, elles nous laissent tranquille durant la nuit, ou serait-ce plutôt nous qui nous sommes conditionnés ? La coccinelle dans le café du matin ne nous hérisse plus les poils et l’inspection des sous-vêtements avant de les enfiler devient machinale (un mois plus tard nous en retrouverons toujours coincées dans des poches de nos sacs-à-dos).

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Du pain sur la planche

À l’aube du troisième jour, nous avons du mal à sortir de nos duvets. De la buée s’échappe en volutes de notre bouche à chaque fois que l’on tente de dire quelque chose, sans y parvenir, les mâchoires engourdies par le froid. Dehors, la campagne se réveille sous un manteau blanc, il a neigé pendant la nuit. Tout n’est que silence. Même les oiseaux ne chantent pas. Le printemps a décidément du mal à se faire une place. Nous allumons le chauffage et retournons sous les couvertures dans un même mouvement, les animaux attendrons un peu que le sang se remette à circuler dans nos membres. Après un café brûlant, nous parvenons enfin à sortir de la caravane pour inscrire nos premières empreintes sur le sol immaculé. Les moutons ont déjà fait leurs traces et les cochons se serrent les uns contre les autres pour tenter de se réchauffer dans la vapeur de leur haleine. La neige crisse sous nos pas, mais on sait qu’elle ne tiendra pas, les premiers rayons du soleil auront raison d’elle. Beauté éphémère.

ferme-slovaquie-workawayC’est à mon tour cette fois de traire Henrietta. Je tente de me remémorer les gestes que j’ai déjà fait plus jeune, ça ne marche pas. Louise me regarde en tentant de retenir un sourire au coin de ses lèvres, la chèvre, elle, ne fait pas autant d’efforts. Je presse ses pies plus forts, elle sourit déjà moins et le lait chaud jaillit. Le seau remplit, on attend que la neige finisse de fondre pour attaquer la suite des opérations. Aujourd’hui c’est bûcheronnage, l’occasion pour Louise d’apprendre à se servir d’une tronçonneuse. On débite d’abord les troncs en bûches plus petites, que l’on fend ensuite à la hache pour qu’elles puissent rentrer dans la cheminée. Travail physique mais salutaire.

Le vendredi matin, Margot, la femme de Mark, revient d’un séjour en Hollande, leur pays natal. Très dynamique, elle prend de suite les choses en main. Dobra Luka servant avant tout de camping naturiste à la ferme, les premiers clients de l’année débarquent la semaine prochaine et il y a du pain sur la planche avant que tout ne soit prêt pour l’ouverture de la saison. Mark nous regarde en souriant, on voit qui mène la baraque. Ils forment un très joli couple tous les deux : les contraires s’attirent comme on dit ! Nous passons le weekend à rénover la roulotte qui accueillera les premiers clients : peinture, menuiserie, électricité, plomberie… en deux jours on transforme ce chariot en véritable carrosse habitable. Cendrillon elle-même en pâlirait d’envie.

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La recette du bonheur

slovensky-raj-feu-de-campÀ la fin de ce chantier, nous décidons de prendre deux jours de congés bien mérités pour aller voir du pays. On s’échappe vers l’Est, au cœur du parc national de Slovensky Raj, un joyaux de nature et un paradis pour les randonneurs. Au programme, ballades et camping. Après avoir fait chauffer nos semelles dans un paysage grandiose, on passe nos soirées au bord du feu de camp. Apaisés, on se noie dans les flammes : le feu a quelque chose d’hypnotisant. Il vous pénètre l’esprit et vous entraîne dans un monde où tout n’est que chaleur, et où les petits tracas de la vie s’évaporent pour ne laisser place qu’à la contemplation, la contemplation pure. Seules les étincelles qui s’envolent pour se déposer dans le ciel vous font lever les yeux. On grave alors ce moment magique au fond de notre mémoire, où on ira le rechercher les jours où le voyage sera moins lumineux.

Après cette échappée sauvage, nous retournons à la ferme qui a accueilli entre temps ses nouveaux visiteurs. On est contents de retrouver Mark et Margot, ainsi que tous nos amis à plumes et à poils. À poil, les touristes eux ne le sont pas. Les températures ne permettant pas encore de pouvoir se rouler nu dans les prés, les œufs restent au chaud dans le panier… Ce qui n’empêche pas tout le monde d’afficher un sourire en étant ravis de pouvoir couler des moments paisibles dans ce petit coin de campagne slovaque. Et ces moments filent à toute allure, on sent déjà la fin du séjour arriver. Alors quand le soleil brille, on s’allonge dans l’herbe chaude, on observe la course des nuages et on apprend à profiter du moment présent en se disant que le mot  »bonheur » n’est pas si loin. Apprécier à leur juste valeur ces instants souverains que la vie nous distille, elle est peut-être là la clef…

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Le temps est venu pour nous de remettre le pouce en l’air. La tournée des bisous d’adieu se fait dans les rires, pour cacher les larmes. Dobra Luka s’éloigne, puis s’efface derrière les montagnes. La Hongrie nous attend au tournant…

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8 Commentaires
  1. Répondre

    Louise & Romain

    27 août 2016

    Merci tout le monde pour vos commentaires. Ça fait du bien de se sentir suivi et il n’y a pas de plus grand plaisir que celui de réussir à vous faire voyager à travers notre blog. On vous embrasse fort !

  2. Répondre

    luisa mateo

    22 août 2016

    Beau récit de voyage ! Merci de le partager avec nous.

  3. Répondre

    Manue

    21 août 2016

    hello les chouchoux!

    Quel plaisir de vous lire ce soir! Tout est si bien raconté, j’étais avec vous (en coccinelle, c’est pour ça que vous ne m’avez pas remarqué! ). Merci pour ce doux moment! des bisous! Profitez!

    • Répondre

      Louise & Romain

      27 août 2016

      Wech Manue ! C’était donc toi la coccinelle ?! On se disait aussi qu’elle nous rappelait quelqu’une. Désolé pour les coups de pompes, mais tu devrais savoir que ça ne se fait pas de fourrer son nez dans les culottes ah ah ! Des bisous !!

  4. Répondre

    Cailliau Eliane

    21 août 2016

    Continuez à nous raconter ! Cela fera un très intéressant récit de voyage ! Du plaisir à vous lire !

    Là où il y a des coccinelles il n’y a pas de poux sur la végétation ! Vous étiez parés de ce côté !!!!

    Je vous embrasse très fort ! Mamie

  5. Répondre

    Arletti

    21 août 2016

    Comme Bruno je dis que tout cela est merveilleusement bien écrit mais surtout j’ai bien compris qu’il faut savoir apprécier les moments présents surtout s’ils sont beaux, ils construisent l’avenir. Pleins de pensées pour vous

  6. Répondre

    Marie C Sénéchal

    21 août 2016

    Agréable de vous suivre à travers vos récits ! et je regarderai les coccinelles autrement aussi maintenant ! gros bisous

  7. Répondre

    Bruno CAILLIAU

    21 août 2016

    Quelle prose, un plaisir de vous lire!…La bise et le poutou ça dépend si on est mâle ou femelle???

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