4. Hongrie Carnet de voyage Récits de voyage

Dans les vapeurs de Budapest : récit de nos péripéties hongroises

Par le 27 octobre 2016

budapest-recit-voyage

 

De l’orage dans l’air

Un jeune et sa mère nous déposent dans un petit village peu avant la frontière, sous une pluie battante. Nous nous réfugions sous le premier abri de bus que nous croisons en attendant l’accalmie. Trois quarts d’heure plus tard la météo ne semble toujours pas vouloir se calmer et la tension monte d’un cran. C’est qu’il nous reste encore pas mal de kilomètres à parcourir jusqu’à Budapest et nous stagnons depuis un bon moment déjà. La pluie s’est encore intensifiée mais tant pis, il faut qu’on avance. Je propose que l’on passe la frontière à pied, à quatre kilomètres de là, et que l’on tende le pouce une fois derrière, on aura sûrement plus de chances qu’un hongrois nous prenne dans sa voiture, quitte à être trempés. Louise refuse et me répond qu’on ne s’est pas lancés dans ce voyage pour faire un parcours du combattant, je lui rétorque qu’avec un projet comme le nôtre il fallait s’attendre à sortir de notre zone de confort. Elle me traite de sadomaso, moi de princesse… Bref, ça gueule sous la cabane. Les petites vieilles qui attendent le bus à côté de nous fixent le bout de leurs chaussures sans en décrocher. Il faut dire que de leur point de vue la scène doit être plutôt cocasse : deux inconnus, l’un bleu pétant et l’autre rouge fluo (vestes goretex obligent), chargés de sacs plus gros qu’eux et se criant dessus dans une langue inconnue, coincés sous un morceau d’abris au beau milieu de cette campagne slovaque oubliée du reste du monde… Je pense que je fixerais moi aussi mes chaussures.

autostop-hongrie

On se frite, ce n’est pas la première fois et ce ne sera sûrement pas la dernière, et malgré les apparences, ça fait du bien. Faut juste que ça sorte de temps en temps. Une fois notre répertoire d’injures épuisé, on décide finalement d’aller s’acheter du pain et du chocolat dans la supérette du coin de la rue, c’est bon pour le moral paraît-il. On en est donc là, à manger nos sandwichs en se jetant des regards assassins quand un bout de ciel bleu se présente en guise d’armistice. C’est le créneau que l’on attendait, nous endossons nos sacs et nous dirigeons d’un pas rapide en direction de la frontière. Avant de l’avoir franchi, un papi répond à notre pouce tendu par un large sourire édenté, arrête sa voiture à notre hauteur puis charge nos sacs dedans et nous avec. Le chocolat a fait son effet, le moral est en hausse. S’enchaînent alors les voitures et les temps d’attente, la pluie et le beau temps. Nous progressons lentement, par sauts de puce sur ces petites routes tortueuses. Mais une fois encore l’axiome de l’autostop se vérifie : peu importe le temps que ça doit prendre, ça fini toujours par marcher ! Nous rejoignons ainsi Budapest, en 8 heures, après avoir parcouru 146 kilomètres…

 

Cocorico

Le dernier conducteur à nous prendre est un ramasseur professionnel de champignons qui revient tout juste de sa cueillette, de la boue jusqu’au nombril, le coffre plein à craquer de girolles. Sa récolte est destinée à un restaurant français renommé de la capitale. Il ne parle pas anglais, ni français, nous ne parlons pas le hongrois… C’est donc en allemand, très usité en Europe de l’est, que la conversation se fera, sans moi. Louise doit fouiller dans les tréfonds de sa mémoire et finit par retrouver quelques mots enfouis sous la poussière. Elle parvient à comprendre que le gérant du resto parle notre langue et qu’il sera content de nous offrir le café. Arrivés sur les lieux il s’avère que ce dernier parle aussi bien le français que je ne parle hongrois, et il n’y a pas de café qui tienne. La déception se lit dans le regard de notre ami. Nous lui faisons comprendre que ce n’est pas grave, que le plus important est d’avoir partagé un bon moment ensemble, même sans café, et qu’on est contents d’avoir fait sa connaissance. Il insiste alors pour nous conduire jusqu’à la porte de notre hôte, à l’autre bout de la ville (et ne nous quittera pas des yeux tant que nous n’aurons pas passé le perron). En traversant le centre historique il s’improvise guide touristique et son sourire refait surface à mesure que nos yeux s’illuminent devant les splendeurs qu’il nous offre à admirer. Située dans le vieux quartier de Buda – la capitale hongroise étant constituée de deux quartiers,  Buda et Pest, de part et d’autre du Danube, réunis pour former Budapest – l’adresse où l’on posera nos sacs durant notre séjour dans cette ville n’est pas difficile à trouver.

 

couchsurfing-budapestAti, notre nouvel hôte contacté par le biais de couchsurfing, nous accueille du haut de sa cinquantaine avec sa bonne humeur teintée d’une pointe d’extravagance, une vraie pile électrique. Claqués et trempés que nous sommes, il décide de nous rincer davantage à grands coups de palinka. Cinq verres plus tard la fatigue a disparu et nous pouvons alors faire connaissance. L’alcool délit les langues et à trois grammes chacun, le salon se transforme vite en une véritable bassecour. Écossais d’origine, avec une mère suisse, Ati a émigré très tôt aux États-Unis, pour finalement se retrouver à Budapest où il s’est installé avec sa fille depuis une vingtaine d’années comme informaticien. Lui aussi a pas mal voyagé et ne parle pas moins de cinq langues différentes : l’anglais, le français,  le hongrois, l’allemand et le russe. Quand nous apprenons ça, nous le regardons avec un petit sourire en coin. Mouai, il dit qu’il parle cinq langues, tout comme je peux dire que j’en parle trois avec les quelques notions d’anglais et d’espagnol qui ont bien voulu s’imprimer dans mon cerveau après toutes ces années de cours, autant dire pas grand chose. Que nenni, devant notre air sceptique il continue sa narration dans un français impeccable et nous aurons l’occasion de le voir employer les autres langues aussi parfaitement, si ce n’est mieux. On s’incline. Nous qui nous targuions il y a peu d’avoir fait des progrès dans la langue de Shakespeare… Humilité quand tu nous rappelles. Malgré ce petit coup dans notre orgueil, nous éprouvons néanmoins du plaisir à converser en français avec un tiers. Cela n’était pas arrivé depuis le début de notre périple. Et, comme si cette petite fenêtre entrouverte sur nos racines était trop légère à son goût, c’est carrément le grand saut qu’il nous propose en sortant un bourgogne aussi vieux que nous, accompagné de jambon de Bayonne. Entre deux filets de bave nous lui demandons d’où il tient un tel trésor ? Des connaissances bien placées nous répond-il. Ça nous va. Cocorico, nous exultons !

 

De l’eau, du ketchup et d’la bière

thermes-budapestLa dégustation se poursuit jusque tard dans la nuit et au matin notre lit rechigne à nous lâcher. La gueule en vrac et les cheveux à l’envers, quoi de mieux que d’aller décuver dans l’un des innombrables hammams qui ont fait la renommée de la capitale ? Fuyant les foules et ces touristes qui nous ressemblent trop, notre choix se porte sur les thermes Kiràly, tout près de l’appartement et surtout loin des deux classiques que sont Gellert et Szechenyi qui, de toute façon, sont bien trop chers pour nous. Après deux semaines passées à la ferme et la cuite de la veille, qu’il est bon de se prélasser dans ces bains datant du XVIème siècle et qui n’ont pas bougé depuis : le style Ottoman à l’état pur. On trempe, on sue, on se rince, loin le froid, la pluie, on se retrempe encore, dans un bassin plus chaud cette fois, relaxation. Et la vapeur, et les voix autour, les faisceaux de lumière qui filtrent, aériens, au travers du dôme central. On oublie, on s’oublie, la tête à rien, le corps léger. Une dernière douche, on finit de se décrasser – il le fallait bien – et on en profite pour enlever le reste de fiente de poule resté collé sous les ongles. On sort de là plus flasques que des grenouilles et aussi lourds qu’une plume, l’heure est au café. Notre énergie retrouvée, on s’en va visiter la ville et les mystères qui s’y cachent. Elle a des airs de Prague, en plus grande, en plus diffuse, en moins folklorique, ce doit être sa grande soeur.

budapest-vue

Nos pas nous mènent du côté du quartier juif, il y a de quoi s’occuper ici. Mais avant d’entamer la tournée des monuments, on s’arrête dans un snack pour avaler un truc. Pour faire original on commande des kebabs, pas de sauce blanche, ça commence bien… On se rabat alors sur le ketchup dont le tube est bouché. La serveuse s’excite dessus, le secoue, ça gicle, et je me retrouve avec l’entrejambe recouverte de sauce tomate, Louise qui rigole en face et la coupable quant à elle est devenue aussi rouge que l’est mon pantalon, attendant de voir qu’elle va être ma réaction. Je travaille mon effet, la laisse un peu mijoter, puis finis par lui lâcher un sourire en lui disant que maintenant je n’ai plus d’excuse valable pour échapper à la lessive. Elle se décrispe. Pour la suite des visites Louise passe devant et je la suit de près. Il commence à pleuvoir, ça tombe bien, la tâche sur mon pantalon passe un peu plus inaperçue.

On se réfugie dans le fameux Szimpla Kert, le plus emblématique des « ruin pubs » de Budapest et le troisième meilleur bar au monde selon Lonely Planet. Notre curiosité nous pousse à passer la porte : à quoi peut ressembler la troisième marche du podium dans le monde de l’ébriété ? Un immeuble d’habitation délabré, une déco délurée et délirante faite de tous les objets qui traînaient dans la rue voisine et que l’on a accroché aux murs des anciens appartements, un large choix de bières… Ces lieux ont de quoi attiser les sens et laisser l’imagination déborder. Joyeux et loufoque, ce bar est malheureusement victime de son succès et, s’il constituait la scène d’exclamation de la culture alternative hongroise et le lieu de rendez-vous des artistes à ses débuts, il est vite devenu un « must see » des jeunes touristes se rendant spécialement à Budapest pour faire la fête. Le Szimpla n’est plus que l’ombre de lui-même, les locaux le fuit. Heureusement, nous ne sommes pas encore à l’heure de pointe et l’on peut encore apprécier l’endroit pour ce qu’il a de plus beau à offrir, à savoir son âme artistique décalée. Une bière dans le gosier et l’on s’échappe avant que les masses assoiffées d’alcool et d’hormones ne s’emparent des lieux.

ruinspub-szimpla-kert-budapest

L’appétit vient en marchant

Après cette journée pour le moins « liquide », on laisse les rues se remplir de la rumeur du soir et des effluves maltées émanant des différents pubs, et nous nous éclipsons sur les créneaux du Bastion des pêcheurs desquels la vue sur le Danube à la tombée du jour est enchanteresse. Le lendemain, le programme est le même, le hammam en moins, les halles centrales en plus. Ces dernières sont un édifice plutôt impressionnant dont notre cher Gustave Eiffel, lui même, est à l’origine. Elles renferment un marché où l’on trouve un peu de tout et surtout du paprika, qui constitue l’ingrédient de base de la cuisine hongroise.

 

marche-central-budapest

 

Le soir, après les délices dont nous a régalé Ati le premier jour, c’est à notre tour de le mettre en appétit. La barre est haute. On se retrousse les manches pour lui concocter un genre de daube revue à notre sauce, accompagnée de patates sautées. chateaux-lascombes-budapestPour l’occasion il nous ressort une petite perle de sa cave, puis une deuxième, et une troisième encore. Nous demandons alors à jeter un coup d’oeil à ce puit d’abondance qui semble sans fond. Plutôt petit en fait, son cellier recèle néanmoins de véritables joyaux : « c’est quoi cette bouteille pleine de poussière, là en bas ? » « Ah désolé. Je vous aime bien les gars, mais celle-là c’est à quelqu’un d’autre que je la réserve… » Un Château Lascombes de 1961 ! Argh, fermer les yeux, penser à autre chose, oublier, vite. Les bouteilles sont mises en carafe, le repas est prêt, on se met à table. Ati plante sa première fourchette, la met en bouche, on retient notre souffle… le verdict tombe : il adore, finit son assiette et se ressert. Nous sommes ravis. Et une fois n’est pas coutume, l’ivresse nous entraîne loin dans la nuit et la palabre.

 

Grasse matinée, déambulation en ville, voir ce qu’il y a à voir, bière fraîche, les jours s’enchaînent et commencent à se ressembler… Il est temps pour nous de mettre les voiles. La veille de notre départ nous croisons un couple d’autres couchsurfeurs, des italiens, qui se sont eux aussi lancés à l’assaut du monde. Ils débarquent tout juste de Londres où ils sont allés fêter leur anniversaire. Il y a une semaine de cela ils étaient en Grèce, et dans trois jours ils prennent l’avion pour Tokyo… Je me remémore alors ces lignes de Verlomme : « le vrai voyage, c’est d’y aller. Une fois arrivé, le voyage est fini. Aujourd’hui les gens commencent par la fin ». Je ne pense pas qu’ils aient tort de survoler la planète comme ils le font, car il existe autant de façons de voyager qu’il y a de voyageurs, l’essentiel étant, à mon sens, que l’on se retrouve dans l’approche que l’on a du monde, sans que celui-ci n’est à en pâtir. Pour ma part, emprunter la voie terrestre et la part d’inconnu qu’elle renferme me donne le sentiment exaltant d’appartenir à cette réalité que je foule du pied.

 

Mais trêve de réflexions, la réalité nous rappelle justement à elle quand à la sortie de Budapest aucune voiture ne s’est encore arrêtée, alors que nous poireautons depuis plus d’une heure et demie déjà. Un petit effort, la Croatie n’est pas si loin !

parlement-nuit-budapest

TAGS
RELATED POSTS
3 Commentaires
  1. Répondre

    Cailliau Eliane

    27 octobre 2016

    Récit très intéressant ! La vrai vie quoi !!! On rit …on s’engueule …! N’empêche : plein d’imprévus !!! Mais vous avez de bons moments et rencontrez plein de gens sympat!
    J’espère que là où vous êtes en ce moment çà continue d’aller bien ! Bisous !

  2. Répondre

    Arletti

    27 octobre 2016

    Très belles réflexions, dans cet article, sur les manières de voyager et d’appréhender le monde; réflexions à creuser…
    Par ailleurs, je peux facilement imaginer l’engueulade sous l’abri de bus avec la mauvaise foi bleniesque…avec certitude je pense pouvoir dire aussi que se ne sera pas la dernière…
    Magnifique récit et belle maîtrise des mots, bravo Romain. Un grand bonjour à Ati que vous avez quitté il y a un bon moment déjà pour poursuivre votre périple spectaculaire.
    Pleins de douces pensées

  3. Répondre

    Bruno CAILLIAU

    27 octobre 2016

    Très beau récit, un vrai régal tellement qu’on pourrait presque renifler les odeurs de vos escapades…
    A la prochaine!!!
    Bises à vous deux

Laisser un commentaire

CommentLuv badge

Rom & Lou
Strasbourg, France

Animés par la même passion du voyage, nous avons décidé de nous embarquer pour un tour du monde de deux ans. Un voyage à la découverte des savoirs précieux pouvant faire évoluer positivement nos sociétés de demain : AMAO est né. Vous souhaitez en savoir plus ? Rendez-vous sur la page "A propos de nous".

Un long voyage


Nous sommes parti.e.s depuis 589 jours 3 heures 26 minutes 20 secondes

Où sommes-nous ?

Citation du moment

"L'homme doit franchir mille cols, mille monts, mille fleuves, mille ruisseaux. Non sur des routes goudronnées ou tapissées de gravier, non sur des sentiers longeant les précipices, mais par les détours de son âme, qui lui permettent de grandir et de se comprendre."


Duong Thu Huong
(écrivaine vietnamienne)

Playlist du Monde

Une oreille sur le monde

Nos photos Instagram
  • pas dangereuse en comparaison  toutes ces bbtes dAustralie maishellip
  • Explosion dmotion sur les rochers de Devils Marbles ! Explosionhellip
  • cest dur la vie de paysan  its hard farmerhellip
  • la posie du street art ! poetic street art !hellip
  • lAustralie clbre le OUI au mariage lgbtqi ! congrats tohellip
  • la Great Ocean Road un moment magique ! magic momenthellip
NewsLetter AMAO

Abonnez- vous à notre NewsLetter et rejoignez la Grande Famille AMAO !